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Gift Souvenirs from Lebanon!

 

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Lumière des siecles par Max – Pol Fouchet


Revenir, longtemps après un premier séjour, dans un lieu qu’on aima, c’est tenter les démons de la mélancolie.

N’y revient-on pas pour vaincre le temps avec un morceau d’espace peut-être inchangé ? Hélas! Il faut vite reconnaître la puérilité du défi, se détromper. Seule la nature est demeurée ce qu’elle était: voici la mer, la montagne, la plaine. Mais ce qui est de l’homme change. Et de l’homme sont les villes.

Que sera Beyrouth ? Me demandais-je, vingt ans après une première et unique escale. J’vais le souvenir d’une ville provinciale, voire «colonial», alanguie dans sa chaleur lente, malgré son légendaire commerce. Dans ma mémoire, la et l’achat ne privait pas le vendeur ni l’acquéreur de «prendre leur temps». Ils négociaient, mais en savourant de minuscules tasses de café, rite tout libanais. Ces tasses, d’ailleurs, vous étaient offertes au premier prétexte, à la moindre rencontre. Elles étaient les points sur les « i » du mot amitié. La densité du café « turc » rappelait, malgré la vie circonstancielle, à l’essence des choses.

Me trompais-je? II se peut, mais telle était mon image. Déjà l’avion la contredisait. Avant d’atterrir, nous survolions une cité non plus horizontale, mais verticale, plantée de hauts cubes et de hautes boîtes géométriques. Etait-ce encore Beyrouth, ce hérissement de béton ? Allais-je faire mauvais cœur contre la bonne fortune d’une ville ? Après tout, me corrigeais-je, voici le signe d’une vie non recluse, d’une prospérité. De ce point de vue, Beyrouth annonce de loin son modernisme. Le Liban, à peine plus vaste que l’île voisine de Chypre, montre ainsi son aptitude à la fortune, à l’expansion hors de ses étroites frontières. Ainsi se manifeste ce génie commercial qu’on n’a jamais cessé de lui reconnaître depuis que les bateaux phéniciens cabotaient au long des rivages de la Méditerranée, sans crainte même de franchir les colonnes d’Hercule pour chercher l’étain des lointaines et brumeuses Cassitérides.

Certes, je n’ai pas « revisité » Beyrouth les yeux vers les gratte-ciel. On en voit trop de par le monde, peu différents les uns des autres. En général, c’est la tenue de bagnard des villes modernes… Ils n’ont pas poussé ici, semble-t-il, selon un ordre établi. J’aime en cela reconnaître l’un des premiers du caractère libanais: son individualisme, à ce point estimable, dans un monde tendu vers le stéréotypé, qu’il fait oublier ses excès, les difficultés qui peuvent en résulter pour l’Etat. Ces architectures, laissons-les. Le Liban est à hauteur d’homme. On doit y regarder les visages, les gens. Les gestes. La foule est d’une grande diversité, pour la raison au moins qu’à la population proprement libanaise s’ajoutent, sur cette terre d’accueil et d’asile, des émigrés venus de partout. « …Une petite Europe industrieuse, libre, intelligente surtout… » En ces termes, Gérard de Nerval définissait, dans son Voyage en Orient, le Liban, vers 1843. Aujourd’hui, il faudrait remplacer les trois premiers mots par : « un petit monde », et accorder les adjectifs.

Beyrouth et devenue cité internationale. L’ancien fond pourtant n’a pas disparu.

Naguère, la place des Canons, la plus célèbre de la ville, comme je la connus, me parut un forum d’indolence. On faisait cirer ses chaussures au centre du trottoir, avec sérénité. Des nombreux petits bars sortait parfois un air de flûte, lent comme une couleuvre. Il y avait des fiacres… Aujourd’hui, de massives voitures américaines ou germaniques sont alignées en bordure des trottoirs. Les automobiles coulent à flot. Des « juke-boxes » tonitruent en arabe et en toutes langues. Des panneaux de plusieurs étages annoncent les programmes des cinémas. Les maisons basses sont dominées par d’immodestes immeubles voisins. La place même s’est agrandie… Mais j’ai retrouvé le café dont on assure qu’il est le plus ancien de la ville. A l’intérieur il abrite toujours des fumeurs de narguilé et les joueurs invétérés, ceux qui «tapent la carte» à longueur de journée ou méditent devant un jacquet. Aussi longtemps que je verrai des narguilés, une certaine confiance ne me quittera pas. Ces fumeurs ressemblent à l’enfant qui tête. Le tuyau défie le temps, l’empêche de filer comme sur une autoroute. Sa courbe ralentit la vie. Encore un instant de volute, Monsieur le bourreau !... Encore un songe de fumée !

A quelques mètres de la peu martiale place des Canons, le temps marche soudain à reculons. On entre dans les souks. Malgré les transistors criards et l’invasion des objets en plastique, l’Orient s’impose. Voici de quoi satisfaire notre goût des labyrinthes clos sur leurs odeurs et leur vie.

Il est d’autres villes du Liban où les souks, je le sais, ont plus fidèlement gardé leur ancien caractère. Ceux de Saïda, l’antique Sidon, par exemple, ont mieux conservé leur structure d’autrefois. Le promeneur, dans l’échancrure des murailles rapprochée, voit à quelque détour le port, où se balance une mahonne devant devant le Galaat el Bahr, la forteresse insulaire que les Croisés bâtirent au XIIIe siècle, si bellement appelée « le château de la mer », véritable titre pour un récit légendaire. A Tripoli, les souks enserrent des bâtiments du Moyen Age; si on parcourt le khân al-Khâyyatîn, on assiste aux travaux des tailleurs. Ils cousent, jambes repliées, sur des tréteaux de bois patinés par l’usage, devant leurs échoppes, comme autrefois pour se protéger de la boue… Le XIVe siècle est à peine caché par le présent. A Beyrouth, nous en sommes loin, mais le miracle est que demeurent des souks en pleine ville moderne.

Comprendrai-je pourquoi je n’ai jamais pu me lasser, ici comme ailleurs, de ces venelles étroites, après quarante ans de voyages et de séjours en Afrique et en Orient ? Le pied glisse sur des pierres polies et grasses d’usage, d’usure. Des portefaix vous heurtent, écrasés de charges inhumaines. Plus loin, des enfants se jettent dans vos jambes, ou vous regardent ébahis, un doigt dans la bouche. Un oiseau dans une cage exiguë sautille. Un chien fouille de son museau un tas de déchets. Il y a toujours une « rue des Bouchers », pour vous emplir l’odorat de l’odeur mate du sang, vous montrer des stalactites de viandes pendues à des crochets, des bassines où baigne la triperie. Chez les Arméniens des souks de Beyrouth, des chapelets de saucisses rougeâtres, pétries de piment, pendent en rideaux. Chez les épiciers, voici d’étranges cocons : ce sont de grosses courges sèches, et l’on s’en sert comme d’éponges pour les soins de la peau. Au vrai, j’aime, dans ces bazars, la proximité des choses, des objets les plus divers. Ces grandes salades ouvertes en éventail, qu’une main négligente humecte pour leur redonner un peu de frais. Les pavois de cotonnades. Les fruits en pyramides. Les artisans dans des trous d’ombre. Ce sont là des couloirs à la fois magiques et familiers, où sont montrés le s produits de la terre, les inventions des hommes. Des galeries, comme celles d’un musée, si l’on veut - mais du musée de la vie.

Vend-on encore, dans les souks de Beyrouth, des sorbets composés avec la neige prise aux pentes du Mont Sannine, dont l’échine blanche domine la baie ? Jadis, les voyageurs arrivés d’Europe en étaient enchantés. Ces gourmandises ont dû disparaître. Je n’ai pas vu non plus les dames de confession Druse ou Maronite portant sur la tête ces cornes d’orfèvrerie (hautes de plus d’un pied, assure Nerval) que l’on appelle tantours. Je regrette. Elles devaient, dans la foule, avoir apparence de licornes.

Qu’il est doux, ce mot : tantour! Je le répétais au long de mes promenades dans les souks. Tantour… tantour …. J’entendais un chant de colombes.

Les souks enferment aussi des mosquées, des églises. Parmi ces dernières, il en est une (j’oublie son nom) qui est celle du culte grec catholique. J’y entrais comme on y psalmodiait la liturgie. C’était retrouver, sur le sol libanaise, les chemins de Byzance.

L’iconostase de l’église était belle, avec de hautes figures saintes, sur des fonds d’or point trop rénovés. Proche de l’entrée, une icône représentait saint Georges terrassant le dragon. Les fidèles qui entraient dans l’église s’inclinaient devant devant l’image, la touchaient de leur front, la baisaient de leurs lèvres.

Par son exploit, saint Georges n’est-il pas Libanais ? Naguère, on montrait, aux portes de la ville, la grotte où vivait le dragon. Ce monstre allait avaler tout vive la fille du roi de Beyrouth, mais saint Georges survint, et de sa lance il transperça la bête. Qu’ils sont ici nombreux les endroits attachés à de pieuses légendes, à des contes merveilleux ! Au Liban, d’après certains, se verrait la pierre marquée du sang d’Abel assassiné. D’autres savent où se peut voir la sépulture de Chanaan, fils de Cham. J’ai foulé le sable d’une plage : en ce lieu, m’assurait-on, la baleine s’échoua, et Jonas en sortit.

Le poète s’interroge : « Qui oserait faire du scepticisme au pied du Liban ? Ce rivage n’est-il pas le berceau de toutes les croyances du monde ? » Sans doute est-ce trop dire, mais il faut reconnaître que ce pays, tenu communément pour avant tout propice au négoce temporel, est aussi celui de la spéculation spirituelle. Dans ce domaine, comme en d’autres, on y cultive, avec passion, la différence. Loin de nous l’intention de préciser les caractères particuliers sur lesquels s’établit chaque communauté religieuse ! II suffit d’énumérer les confessions pour qu’apparaisse la diversité. Une population de 1 800 000 Libanais (Près de 1 400 000 Libanais vivent à l’étranger) se partage en musulmans sunnites, musulmans chiîtes, Druzes, catholiques maronites, catholiques melkites, greces-orthodoxes, catholiques arméniens, syriens catholiques, catholiques latins, grégoriens, nestoriens, nestoriens, jacobites, israélites, protestants… j’en oublie peut-être ; on m’excusera. Certes, les deux spiritualités dominantes, pour ne pas dire les deux seules, sont la foi musulmane et le christianisme, mais, comme le note Mme Denise Barrat dans un récent ouvrage : « II y a, au Liban, dix-huit communautés plutôt que deux religions. Chaque communauté a son existence propre. »

En revanche, la libre pensée, l’athéisme ne sont pas reconnus : on ne peut se marier civilement sur le territoire libanais, encore qu’un mariage civil contracté à l’étranger y soit reconnu. Le Code civil, d’ailleurs, punit d’un emprisonnement d’un mois à un an « toute personne qui blasphémera publiquement le nom de Dieu ». Par bonheur, nous sommes ici sur une terre habile aux accommodements! Le Liban ne pourrait vivre sans le génie de l’arrangement. Un devoir permanent de conciliation s’impose à lui, qui se transforme en devoir de synthèse lorsqu’il s’agit de problèmes plus graves et des destinées du pays. Ainsi le Liban, adossé au monde arabe et ouvert sur le monde occidental, comme l’indique le plus rapide regard sur une carte, ne peut se séparer ni de l’un, ni de l’un, ni de l’autre. La pluralité est la chair du Liban.

II est une autre évidence première: tout Libanais ne cesse d’appartenir au sol natal, fût-il depuis longtemps « négociant » dans le village perdu d’une lointaine brousse - (que de foi, en Afrique noire, j’entendis cette phrase : « Allez chez « le » Libanaise », pour m’indiquer que je trouverais, dans son comptoir, l’objet ou le produit impossible à trouver ailleurs !) - ou grand homme d’affaires en Amérique, ou écrivain à Paris. Bien connue, mais vraie, l’histoire du Libanais enrichi à l’étranger qui offrit à sa patrie une monumentale horloge publique ! Elle a valeur de moralité. L’horloge orna long temps, fort embarrassante au demeurant, l’une des principales places de la ville. Elle est aujourd’hui déplacée. On peut, d’une certaine façon, le regretter ! C’était le symbole de la fidélité des Libanaise à la mère patrie.

Revenons au particularisme religieux des Libanaise. C’est à Beyrouth, en cet avril 1967, que j’entendis parler de la prochaine manifestation d’un Sage suprême, envoyé pour éclairer et sauver le monde. II ne s’agit pas de supposition: ce Sage doit apparaître avant l’an 2000, les traditions l’ont annoncé. Certains pensent qu’il naîtra (s’il n’est déjà né) en Asie centrale ; d’autres estiment que son berceau sera le Liban. Mon initiateur était l’une des personnalités majeures de ce pays. II s’appelle M. Kamal Joumblatt.

Homme politique, M. Joumblatt veut accorder le socialisme progressiste à la spiritualité des Druzes. Je songeais, l’écoutant, à la rencontre du cheik Saïd-Escherazy et de Gérard de Nerval. Le poète, arrivé sur la terre libanaise, s’éprend d’une demoiselle druze. Saléma, tel est son nom, lui apprend que son père, cheik Saïd justement, est emprisonné par les Turcs, alors maîtres du Liban. Gérard, pour conquérir le cœur de Saléma, décide d’intervenir auprès du pacha d’Acre, qu’il connut à Paris. Du même mouvement, il visite le cheik dans sa geôle. Le prisonnier, au cours de leurs rencontres, le renseigne sur la religion des Druzes. Du moins, pour ce qu’un étranger peut savoir, car la tradition doit demeurer secrète à ceux qui n’appartiennent pas à la communauté, et parmi les Druzes eux-mêmes, seuls les initiés, les akkal, ont connaissance des écritures sacrées.

Ce mystère, justement, devait plaire à un poète épris d’ésotérisme. L’obligation du secret à l’égard des non-Druzes s’expliquait par les persécutions infligées aux fidèles, mais Nerval trouvait un aliment pour sa rêverie.

La religion des Druzes est un faisceau de traditions mystiques. Elle réunit, en un tout homogène, des éléments spirituels où l’on retrouve l’Islam, la pensée pythagoricienne, celle de Zoroastre, les anciens cultes iraniens, l’Hindouisme, l’Evangile. Que le peuple druze soit, depuis le XIe siècle, indissociable de l’histoire du Liban, montre combien cette terre est celle des rencontres et des synthèses, des oppositions et des alliages.

C’est pourquoi nous paraissent si justes ces souhaits formulés par le philosophe René Habachi pour son pays : « … De partout, dans le présent, pomper la science dont nous avons besoin, mais en ressuscitant nos sources philosophiques. Demander au marxisme, comme au personnalisme, comme à l’existentialisme, leur éclairage dans le présent, mais en plongeant vers Avicenne et Averroès, vers Thomas d’Aquin et Augustin, pour y trouver les cardes de notre intelligence. Aller à la science la plus positive et la plus audacieuse, mais en retrouvant nos racines religieuses chez Ghazali et Ash’ari comme Chez Grégoire de Nazianze et Jean de Damas. Tenter les recettes de l’empirisme le plus novateur, mais, pour n’y pas succomber, aller demander d’abord conseil à Aristote et à Platon… Souhaiter toutes les révolutions sociales les plus inouïes, mais se recueillir dans les vérités de l’Evangile et du Coran. »

Peut-être s’étonnera-t-on, après lecture des lignes précédentes, que certains pays voisins fassent acte de pudibonderie à l’égard de Beyrouth !

La capitale, il est vrai ne proscrit pas le plaisir, fort heureusement ; elle ne le cache pas. Beyrouth est un grand port ; il ne lui conviendrait pas des prendre des aspects de couvent. C’est également un centre de tourisme ; le touriste aime à se divertir. Aussi le néon illumine-t-il l’avenue des Français et la rue de Phénicie qui doivent compter autant de bars, de « saloons », de « shows » que Montmartre ou Montparnasse. Dans les boîtes de nuit, les danses orientales alternent avec les « numéros » américains et les tours de chant des vedettes françaises. Les effeuilleuses, à vrai dire, respectent les limites d’une pudeur imposée, devant un public qui croque des morceaux de carotte crue et des pistaches.

A ces endroits trop « fabriqués », combien je préfère, pour ma part, les beuglants populaires qui sont proches de la place des Canons ! Là, on fume avec calme le narguilé, en regardant et parfois en encourageant d’une phrase des danseuses dont les rotations ventrales, les torsions de reins, les coups fessiers rythmiques, le flottement des bras mettent à l’épreuve la toute-puissance du mâle oriental. Souvent, un chanteur de mélodies folkloriques assure un repos entre ces trémulations, remuements, secouements et ondulations. Sur une viole carrée à corde unique, son archet grince. II chante une chanson de chamelier, presque une monopée, qui vous englue de son interminable lenteur, de sa solitude. L’air, les paroles sont nés de la ligne d’horizon. L’espace soudain s’établit dans la salle, et les entraîneuses, le menton dans la main, ont du vague à l’âme.

Beyrouth des plaisirs s’enorgueillit de son « Casino du Liban », vaste construction à quelque distance de la ville, sur une hauteur qui domine le golfe. Ici, le luxe triomphe, mais l’imagination non moins, au cours d’un spectacle dont on chercherait vainement l’équivalent à Broadway, Las Vegas ou Paris. Pendant deux heures et demie, scènes, danses, ballets se succèdent sans interruption ni faille. Une machinerie électronique fait de la salle un lieu où, du plafond, du plancher, des murs surgit la surprise. Que des rideaux de pluie, fontaines, une piscine même emplie d’ondines apparaissent derrière la rampe, ce n’est rien ! Voici qu’un train, comme on en voit dans les westerns, sort des coulisses, grandeur nature, et roule autour de la salle, avec sa cargaison de voyageurs, sa fumée, son bruit. Obscurité ! Un tapis volant lumineux parcourt les airs, d’un vol capricieux, monté par un conteur, sans qu’on puisse voir ce qui le soutient. Est-on en Russie ? De vrais chevaux, qui galopent sur place, tirent une troïka, la neige vole sous leurs sabots. Nous voici en Orient : un fumeur de narguilé, et dans le flacon géant de la pipe nage la femme de son rêve… Ne pas parler d’un tel spectacle serait méconnaître l’imagination, le droit à la féerie, les joies qu’on éprouve aux feux d’artifice une forme de poésie.

On peut, après cela, revenir à Beyrouth, errer dans le quartier « réservé », jouxte la place des Canons. Nulle demoiselle sur les trottoirs, mais, sur la façade des maisons, se superposent, à chaque étage, des enseignes lumineuses, qui portent un prénom sur un verre dépoli, tout comme des enseignes d’honnête artisan. Certaines proposent la couleur d’une toison : voici l’étage de Leila el Chacra, Leila la blonde, ou précisent un lieu d’origine, afin qu’un exilé puisse retrouver les pays natal ou quelque habileté locale dans l’amour : Hoda Halabie, Hoda d’Alep ; Olga la Tripolitaine ; Hikmat el Misrié, Hikmat l’Egptienne… Plus loin, Antoinette, puisque l’Occident rejoint ici l’Orient, à soin d’ajouter : la Française, Lucy, l’Anglaise… Leila, Hoda, Hikmat, Litanie de la nuit.

C’est tout cela, Beyrouth. Tous les degrés de l’infortune et de la fortune. Des peuples passant, s’arrêtant, repartant, parmi les sédentaires. Les jeux extérieurs et la pensée qui se cherche. Les palaces, et les gargotes où tournent sur un axe, en plein air, au-dessus de la braise, des viandes, le chawarma délicieux, parfumé de mille herbes…

« De Tyr à Tripoli, des civilisations complexes, différentes, souvent prestigieuses mais toujours complémentaires, font surgir de la terre et de la mer le passé, révélant la synthèse dont l’homme du XXe siècle est formé… Au Liban, le voyageur le plus audacieux ne va qu’à la rencontre de lui-même. »

Ces lignes de Michel El Khoury devraient guider le voyageur lorsqu’il visite Byblos, Tyr, Baalbek, Sidon, les sites archéologiques du Liban. La plupart de ces lieux se présentent comme des complexes. On n’y découvre pas une seule civilisation dans ses mutations successives à travers les siècles, mais des civilisations et des cultures superposées ou juxtaposées, une sorte d’alluvionnement. Tous montrent bien ce que fut cette région du monde : un pont entre l’Asie-Mineure et l’Afrique, comme telle fatalement destinée à subir les influences des voisins qui vivaient à ses deux extrémités et l’épaulaient. Le jeu de l’histoire a voulu qu’elle intéressât aussi des peuples de l’ouest. Ainsi, de touts les points cardinaux lui échurent des éléments qui font d’elle comme un musée des rencontres entre l’Occident et l’Orient, l’aire par excellence de leur dialogue.

II est peu d’endroits dans le monde où la succession des âges apparaisse mieux qu’à Byblos. Là, sur une courbe avancée de la terre dans la mer, la vie, des hommes peut être suivie depuis 5000 ans avant J.-C. Nous parlions d’alluvions ? Les constructions et les villes qui s’établirent ici formaient, lors du commencement des fouilles, une couche de décombres haute de douze mètres. Byblos est comme un estuaire où se déposèrent les limons d’un fleuve humain.

Le site est dominé par un donjon autoritaire. Une enceinte en forme de quadrilatère le préserve, flanquée de tours à ses angles, armée d’une tour supplémentaire au nord. Cette place forte s’appelle le Château des Croisés - et il est vrai que ceux-ci commencèrent de l’édifier au début du XIIe siècle. De loin, l’ensemble, se découpant sur les montagnes proches et l’espace de la mer, profilant ses volumes cubiques sur l’horizontale de celui-ci et les courbes de celles-là, ne manque pas de puissance. A distance, on éprouve une impression d’unité. Mais que l’on s’approche ! Les bâtiments révèlent leurs avatars à travers l’histoire, une longue suite de démolitions et reconstructions, au cours de laquelle les ruines servaient de matériaux pour de nouveaux édifices.

Si l’enceinte, dans ses parties inférieures de l’est et du sud, est des Croisés, elle est des Arabes à l’ouest et au nord, et ces derniers y ont encastré des tronçons de colonnes romaines. Le donjon, où certains blocs dépassent cinq mètres de longueur, fut édifié par les Croisés avec des pierres trouvées sur le lieu même, qui appartenaient à des monuments plus anciens, temples romains ou construction de l’époque perse (539-332 avant. J.-C.). L’escalier intérieur fut largement reconstruit par les Ottomans (1516-1918 après J. C.). Si l’on sort du château, c’est par une porte arabe, comme les mâchicoulis. A l’extérieur, quelques pas vous conduisent vers une simple et belle église de style roman, et vous vous mettez à l’ombre d’un baptistère extérieur, dont le charme révèle une influence italienne. Que de pouvoirs furent ici abolis, remplacés par d’autres qu’à leur on abolissait ! Tout est grandeur et décadence, disait Eugène Delacroix, qui eût aimé ces rivages.

Encore est-ce la partie récente de Byblos. Du donjon se peut voir son passé le plus ancien, parfaitement « lisible » grâce aux travaux des archéologues grâce aux études de Maurice Dunand, en particulier. Cette fois, nous quittons le temps modernes. Voici, légèrement au-dessus du terrain, des plaques blanchâtres : ce sont les sols enduits de chaux des habitations néolithiques. « L’enduit de chaux, devenu aujourd’hui dur comme pierre, écrit M. Dunand, est étendu sur un radier de cailloux. Ceux-ci ont été cassés afin que leurs arêtes vives s’encastrent dans la terre et prennent mieux la couche de chaux. Un polissage donnait au sol ainsi apprêté une surface poli et lisse. » Ainsi l’homme, plus de 3500 ans avant J.- C., a-t-il déjà le souci de séparer le sol de sa demeure de la terre qui l’entoure. On se prend à rêver devant cet effort d’habitat… Plus loin, l’étonnement n’est pas moins grand devant les vestiges d’une grande résidence. Cette construction mesurait 35x32 mètres ; elle appartenait à l’ensemble urbain qui se développa du XXIVe au XXIIe siècle avant J.-C. Son toit et ses superstructures étaient soutenus par cent vingt colonnes de bois.

N’est-ce pas à Byblos que se retrouve le mieux la Phénicie ? Certes, le site de Tyr évoque des faits d’importance : le départ de ceux allaient fonder Carthage, les sièges conduits par Nabuchodonosor et par Alexandre le Grand – mais les ruines, dans leur état présent, y sont romaines et byzantines. On ne peut qu’y relire la « Lamentation sur la chute de Tyr », admirable texte d’Ezéchiel :

O toi qui es assise aux entrées de la mer,
qui trafiquais avec tous les peuples…
O Tyr, tu as dit : « Je suis parfaite en beauté »…
Et réentendre la conclusion tragique :
Les commerçants des peuples
sifflent sur toi ;
Tu es devenue un sujet d’effroi ;
et pour jamais tu n’es plus

Les ruines de Byblos permettent, au contraire, de ressusciter la cité Phénicienne. Devant ce qui reste de ses constructions, l’imagination se reporte à l’un des plus hauts mythes de cette Egypte qui si longtemps domina de son influence ou de sa puissance les terres du Liban actuel. Qu’on s’en souvienne… Osiris à été enfermé par traîtrise dans un cercueil, que ses ennemis jettent dans le Nil. Alors commence la quête d’Isis. Elle recherche le corps de son époux. Avec Nephtys, sa sœur, elle se rend, si l’on en croit Plutarque, Jusqu’en Phénicie, à Byblos. Le cercueil est parvenu jusque-là, mais il s’est échoué contre un arbre dont le tronc, en grandissant, l’a enserré. Bientôt l’arbre atteint une telle force que le roi de Byblos en fait le pilier central de son palais. Isis devine où gît son bien aimé. Elle se concilie les bonnes grâces du roi, au point d’obtenir le coffre. Elle le rapporte en Egypte… Les légendes n’ont pas d’âge.

La visite de Byblos devrait proscrire la hâte. II faut s’arrêter, par exemple, dans le temple dit « des obélisques » (début du IIe millénaire avant J.-C.). « Comme exemple d’architecture dit Sir Leonard Woolley - il est lamentablement décevant. » Sans doute. Toutefois cette construction avec des monolithes de pierre brute, caractéristique de la phase la plus ancienne de l’art phénicien, évoque une civilisation et ses croyances. Les fidèles ne se contentaient pas de faire tailler ces obélisques qui « perpétuaient leur présence ou celle d’une tierce personne devant la divinité » (Dunand). Ils déposaient des offrandes et des ex-voto. Ces objets sont conservés au Musée de Beyrouth. On y peut voir nombre de statuettes en bronze du dieu Baal, encore partiellement recouvertes d’or, et quelques chefs-d’œuvre. De belles haches fenêtrées, en or, prouvent la maîtrise des artistes phéniciens, leur habileté dans technique de l’orfèvrerie et l’usage de la granulation. Mieux exposé, un poignard en or du XIXe siècle avant J.-C. montrerait toute la richesse de son décor. Sur son fourreau triangulaire, en particulier, se succèdent, bien dessinés et enserrés dans cet espace restreint, un roi sur un mulet, un lion auquel un chasseur vient subrepticement sectionner (procédé de chasse) l’artère d’une des pattes de derrière, un loup, et, sur le triangle couvrant la pointe, un poisson.

Cet admirable objet témoigne de grandes ressources techniques, mais non moins d’un génie plus assimilateur que créateur : on y peut dénombrer des influences crétoises, égyptiennes, hourrites, sumériennes.

Faut-il s’en étonner ? L’ancienne Phénicie, comme le Liban des temps modernes, est un exceptionnel lieu de rencontres et d’échange. Son génie ne pouvait être à l’abri des grands courants de pensée qui le traversaient. A Byblos encore, parmi les lourds sarcophages trouves dans le puits funéraires, celui du roi Ahiram (fin du XIIIe siècle avant J.-C., d’après M. Dunand ; vers 975, d’après Woolley) est Justement célèbre. L’inscription gravée qu’il porte (des menaces contre ceux qui violeraient la sépulture) est l’un des premiers exemples d’écriture alphabétique que nous possédions. Le décor sculpté juxtapose, de haut en bas, des apports divers. La cuve repose sur de style hittite. Le relief central montre, de gauche à droite, le roi assis sur un siège dont le dossier s’orne de sphinx, devant un guéridon portant un repas funéraire ; puis un porteur de flabellum, deux porteurs d’offrandes, quatre orants. Cette scène est d’inspiration phénicienne, mais elle est surmontée d’une frise floral de lotus à l’égyptienne. Quelle fut l’importance du rôle que jouèrent les Phéniciens dans le développement de l’art antique ? Nous emprunterons notre réponse à Leonard Woolley : « Ce fut grâce aux Phéniciens que vers le XIVe siècle avant J.-C. s’est établie comme une Koinè de la Méditerranée orientale. » Entendez par Koinè : langue commune en matière d’art, ou communauté artistique.

L’établissement d’une koinè, n’est-ce pas la vocation même du Liban d’aujourd’hui ? Nous y songions devant le petit port de Byblos. On nous apportait des poissons grillés, pêchés dans la baie, et des verres emplis d’arak. Des filets bleus séchaient au soleil. La crique était la même que celle où devaient relâcher les bateaux phéniciens.

Devant Byblos, la mer était ouverte.

L’hélicoptère (qu’on utilise souvent à d’odieuses fins meurtriers) offre le plus lyrique moyen de voir un pays. L’égal du tapis volant, c’est lui, non pas l’avion, qui va trop vite et écrase le sol. L’avion est fait pour les nuages ; l’hélicoptère, pour la terre. Avec lui on peut s’immobiliser au-dessus d’un site, se poser sur une place de village. II vous semble être de ces bourdons qui volent parallèles à une tige et soudain plongent dans le calice, pour repartir à l’horizontale.

Vu d’hélicoptère, le Liban montre sa simple structure et sa diversité. A peine l’aérodrome quitté, si l’on tourne le dos à la mer, il faut s’élever au long des pentes. Que de villas, de maisons, de villages ! On se demande si le jour n’est pas proche où le Liban côtier ne sera plus que la banlieue campagnarde de Beyrouth, voire une seule agglomération allant de Tripoli à Sour ! Déjà nous survolons les premières neiges ; bientôt les neiges pérennes des sommets, si blanches dans l’éclatante lumière qu’aux replis d’ombre elles paraissent bleues. Le mot Liban est une déformation de l’ancien vocable sémitique Lebnan, qui signifiait blanc. Saluons l’étymologie ! Soudain, dans ce blanc, voici des fourmis multicolores, celles-ci glissent sur leur pattes ; celles-là roulent sur elles-mêmes avant de s’arrêter en gesticulant, les membres comme emmêles. D’autres nous font de grands gestes. L’hélicoptère les met en émoi, virant au dessus d’une station de sports d’hiver.

Encore sur cette blancheur, un bouquet sombre: les cèdres. Qu’on ne s’attende pas à des forêts, comme il y en eut jadis, ces forêts convoitées par le monde antique. On entretient les survivants avec piété, dans la crainte de leur disparition. Ils ont droit à tous les soins. Electus ut cedri. Après tout, il est bien d’avoir choisi pour emblème national un arbre dont le bois est imputrescible! Il figure sur le drapeau libanais, mais curieusement prend alors le profil d’un arbre de Noël. C’est toujours un peu Noël quand le drapeau flotte.

Voici de longues vallées transversales, des coupures profondes qui descendent vers la mer. Celle de la Kadisha, la vallée sainte, berceau de la religion maronite. On m’assure qu’à flanc de roc vivent des ermites, dans des refuges inaccessibles. Comme la retraite doit être difficile dans ce pays de vergers, fait pour le plaisir de vivre et de manger l’orange en compagnie! Un autre val: celui du Nahr Ibrahim, succède au précédent. Là, dans ce fond, à la source de la rivière, on venait jadis célébrer Adonis.

Adonis est Libanais. Certes, Myrrha, sa mère, le portait en elle quand elle dut se réfugier en Arabie, où elle fut transformée en arbre à myrrhe, qui s’ouvrit pour laisser passage à l’enfant. A peine adolescent, il quitte l’Arabie, passe au Liban. Bel adolescent ! Vénus te voit, Vénus t’aime. Vénus te suit au cours de tes chasses dans les monts Liban. Pour toi, Vénus abandonne les séjours charmeurs de Cythére, d’Amathonte et de Paphos. Ne t’étonne pas si tu provoques la jalousie des dieux, leur colère. Ce sanglier qui fonce sur toi, reconnais-le : c’est Mars déguisé. II blesse ta cuisse adorable. Tu agonises Tu meurs. Vénus te rejoint trop tard. Que peut elle ? To pleurer. Mais la douleur est inventive. Chaque goutte de ton sang sera fleur, rouge fleur, que les Arabes nomment « blessure d’an-Naaman », le mot signifie « chéri », et nous disons anémone. Blessure de l’aime.

La rivière, aux crues du printemps, à la fonte des neiges, conduit à la mer un flot de limon rouge. C’est encore ton sang. Tu ressuscites à chaque printemps, fleur et limon. Tu es la renaissance, la victoire sur le froid. Nous serons morts, tu vivras encore. Adonis de tous les Libans.

Le Liban franchi, les neiges dépassées, les montagnes plus fauves de l’Anti-Liban sont à l’horizon, les crêtes qui servent de frontière avec la Syrie, et là-bas, vers le sud, le Mont Hermon, où les Cananéens plaçaient le siège du Très-Haut, derrière lequel il y a la Palestine, et cette Galilée dont le nom est l’un des plus doux à prononcer… Entre les deux chaînes, une plaine étale, long tapis ancien aux teintes amorties : la Bekaa, grand couloir des invasions, grande aire à blé. Il fallait que Rome ici montrât sa toute-puissance et que la richesse de la terre lui appartienne. Elle a construit Baalbek.

Rome pourtant n’était pas la première à bâtir sur ce site, près de la rivière qui, dans la plaine vaste, est preuve de vie. Suivons les archéologues. Quinze siècles avant notre ère, des hommes s’étaient déjà installés dans ce lieu, comme l’ont révélé, des sondages entrepris dans la cour du grand temple. Au IIIe siècle, les Lagides, dynastie qui eut pour chef un des généraux d’Alexandre, régnèrent sur l’Egypte et la Syrie Méridionale. Ils assimilèrent le dieu de Baalbek à celui d’Héliopolis, la métropole religieuse égyptienne, et donnèrent à Baalbek le nom d’Héliopolis. Au siècle suivant, les Séleucides d’Antioche, leurs successeurs, élèvent la terrasse du temple. Les Romains prennent la relève, après la conquête du pays en 63 avant J.-C. Au 1er siècle de notre temps, sous Néron, les travaux du grand temple sont en voie d’achèvement. Au IIe siècle, on construit le temple dit de Bacchus, les portiques de la grande cour et ses salles latérales ou exèdres. Aux IIIe siècles, les Sévères couronnent de chapiteaux dorés les colonnes des propylées. Concurremment avec ces travaux, les dieux phéniciens s’associent aux divinités importées par les conquérants : Hadad, seigneur des forces naturelles, Atargatis, déesse de la fertilité, Adoni, dieu-fils, se confondent bientôt avec les hellènes Zeus, Aphrodite et Hermès, puis avec Jupiter, Vénus, Mercure.

Est-ce dire que la voix de Rome fut sans réplique ? Nullement. Le grand temple porte la marque de l’esprit phénicien. Les cours qui se succèdent et conduisent à la demeure du dieu ne sont pas de tradition latine, non plus que l’adyton du temple dit de Bacchus n’en relève : là se retrouvent les conceptions des architectes phéniciens qui construisirent le temple de jérusalem. Un archéologue érudit et passionné, M. Georges Borgi, nous fit remarquer, par exemple, combien était singulière, dans un édifice romain, la tour à cinq étages dressée dans la cour du grand temple. A son sommet, on faisait des offrandes d’encens, comparables à ces « sacrifices sur les toits » dont parlent les Ecritures. Au demeurant, la tradition libano-syrienne est vivante à Baalbek.

Les Romains ont donné à Baalbek sa colossale puissance. Heureusement, l’influence hellénistique l’allége, et l’influence orientale lui confère un certain mystère. On peut s’émerveiller devant les monolithes du Trilithon, devant ces trois blocs de près de 750 000 kilos qui sont sertis dans l’enceinte - et s’interroger sur leur façonnage, leur transport, leur mise en place, jusqu’ à croire à l’intervention de géants ou d’êtres mystérieux, venus d’autres mondes afin de construire une plate-forme pour des engins intersidéraux ! L’émotion est à son comble lorsqu’on découvre, dans une proche carrière, un bloc plus grand encore. Parfaitement taillé, il est resté en place, attaché au sol, prêt « pour un départ qui n’a jamais eu lieu », selon l’expression poétique de l’ émir Chéhab, éminent directeur des Antiquités du Liban… Quoi qu’il en soit, ce mégalithisme rappelle une tradition orientale A Baalbek, l’empire de Rome est largement mordu par ce qui le détruira : un autre pouvoir, fondé, lui sur la primauté du spirituel de la transcendance.

« J’ai rêvé quelques heures au milieu de ces magnifiques ruines, qu’on ne peut plus dépeindre après Volney et Lamartine », écrit encore notre Nerval. Cette désinvolture est plaisante ! Et le raccourci, fort sage. Les touristes d’aujourd’hui se font photographier au pied des six illustres colonnes, afin que soit visible « l’échelle ». Ils ont raison. Aussi bien imitent-ils en cela Barrès - l’incorrigible Barrès qui, devant le charmant palais oriental de Beit ed Din, si plein de grâce et d’élégance, trouve encore l’occasion d’y sentir « du sang et de la mort » ! Gérard, après avoir salué les ruines, remonte sur son mulet et s’en va.
Nous ne l’avons pas imité. Nous sommes allés chez un pâtissier du village, qui n’a pas son pareil. Ses gâteaux orientaux sont tout pétris de miel, d’amandes, de pistaches. Tant de saveur en si peu de volume, c’est aussi de l’art - et tant de modestie… Les Léviathan de l’architecture me pardonnent !

Il est de vastes pays monotones… Si divers est le Liban, il fait oublier ses dimensions ! Pour les phéniciens la mer était la plus grande. Ils regardaient vers elle. Leurs descendants se tournent vers le monde.

Au Liban même, l’espace restreint incite à l’habileté, à l’ingéniosité. J’aimerais parler des conducteurs libanais. Qui voyage au Liban connaît, pendant les premiers jours, l’angoisse, la fragilité de l’existence. Sur les routes sinueuses de la montagne ou de la côte, les voitures foncent, se dépassent dans les virages, se frôlent de près, au point qu’on croirait participer à un spectacle de « stock-cars » dont la règle serait d’éviter les autres véhicules à la toute dernière seconde. Les sueurs froides bientôt disparaissent. On comprend d’abord qu’il est nécessaire de conduire ainsi dans un pays aux voies encombrées, dans une Beyrouth au trafic intense. Ensuite, on admire : le chauffeur libanais est un virtuose ; il joue du moindre véhicule comme d’un stradivarius. Tout pareillement, on me fit l’éloge des pilotes d’avions militaires : leur ciel est mesuré. A peine les chasseurs à réaction atteignent-ils leur plus grande vitesse, ils risquent de se trouver déjà dans l’espace aérien d’une nation voisine ! Ils doivent manœuvrer dans d’étroites limites. Contraints, eux aussi, à la dextérité, ils sont, m’assure-t-on, parmi les meilleurs du monde, des maîtres.

Sa diversité, le Liban la doit à la nature, aux hommes, aux religions, à l’histoire. D’où vient pourtant que ce pays a un « climat » unique, une unité de charme ? Les éléments variés qui le composent n’ont-ils pas un dénominateur commun ? La réponse est simple et paraîtra trop simple, mais il la faut donner : le Liban est terre de poésie. D’abord, les poètes y sont exceptionnellement nombreux, qu’ils soient d’expression arabe ou française, et si nous ne donnons aucun nom, c’est pour ne pas dresser une longue liste et pour éviter la critique littéraire. Je crois qu’il y a une poésie populaire dans les villages des monts et de la plaine. Au moins, une sagesse poétique y révèle un art de comprendre la vie. Des dictons, des proverbes nous en assurent. Au cours des soirées, des réunions de famille, dit un témoin, «nous nous livrions à cette sorte de joute littéraire… A tour de rôle, chaque assistant du cercle formé autour du foyer, devait immédiatement trouver un proverbe commençant par la même lettre qui terminait le proverbe donné par le voisin et ainsi de suite… Un homme ou une femme qui ne savaient pas plusieurs centaines de proverbes étaient alors regardés comme des ignorants ».

Ces proverbes naissent du bon sens campagnard : on ne peut pas tenir deux pastèques dans une seule main, ou : même l’épée s’émousserait, si elle se mariait. Souvent, ils usent d’admirables métaphores : le reproche amical est le savon des cœurs. Il en est d’une grande profondeur : l’aboiement du chien ne nuit pas au ciel. Cette subtilité est si libanaise qu’on en retrouve l’écho dans l’œuvre d’un de plus grands poètes et dramaturges d’aujourd’hui, Georges Schéhadé. Ainsi ce poète aigu, subtil, savant, écrit-il : La paresse fait tourner les moulins, ou bien, plus étrangement : Un caractère de femme embellit l’aviation.

Oui, le Liban multiple a son unité dans la poésie. Je ferme les yeux… Je revois les arcades ommeyades d’Anjar, dans la Bekaa, dessinées sur les lointains sommets couverts de neige. Elles portent de la neige sur leurs courbes parfaites. A quelque bruit soudain, cette neige bat des ailes, s’envole, remonte au ciel. Que la neige imite les colombes, que les colombes imitent la neige, tous les aspects du monde se rassemblent. La poésie naît… Et j’aimais, à Beyrouth, ces modestes baraques où sont disposés en grappes et en figures des citrons, des oranges. Sur le fond de la mer bleue, voici le jaune, l’ambre, l’or. Les fruits, d’ailleurs, sont transformés sur place en boissons fraîches. Nous y sommes. L’orange était l’image. Et l’image conduisait à l’essence. Devant la mer, nous étaient offertes et l’image et l’essence.

L'arrêté du 17/1/1924 N.2385 modifié par la loi N.75 du 3/4/1999 (Articles 2,5,15,49 et 85) stipule: L'auteur d'une oeuvre littéraire ou artistique détient du seul fait de sa création un droit de propriété absolue sur cette oeuvre, sans obligation de procédures formelles. L'auteur de l'oeuvre bénéficiera lui-même de l'exploitation de son oeuvre, il possède le droit exclusif de la publier, et de la reproduire sous quelques formes que ce soit. Qu'il s'agisse ou non d'oeuvres tombées dans le domaine public, seront punis d'un emprisonnement d'un mois à trois ans et d'une amende de cinq millions à cinquante millions de livres libanaises ou à l'une des deux peines seulement, ceux qui: 1-auront apposé ou fait apposé fraudulement un nom usurpé sur une oeuvre littéraire ou artistique; 2-auront, pour tromper l'acheteur, frauduleusement imité la signature ou le signe adopté par un auteur; 3-auront contrefait une oeuvre littéraire ou artistique; 4-auront sciement vendu, recelé, mis en vente ou en circulation l'oeuvre contrefaite ou signée d'un faux nom. La peine sera aggravée en cas de récidive. Copyright DiscoverLebanon.com

 

 


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